Un dimanche pluvieux à Tournus a sauvé un séjour gourmand mal parti

mai 13, 2026

Le séjour devait tenir en trois jours dans le Tournugeois, autour de Cuisery et des bords de Saône, avec un papier déjà presque écrit dans ma tête. Vendredi 19 h 30, il a suffi d’une façade en travaux et d’une réception close pour que tout parte de travers : 87 euros de réservation non remboursable envolés, le carnet trempé, et cette petite voix qui me disait que je rentrerais les mains vides. Je ne croyais plus à grand-chose en repartant sous l’averse. Et puis il y a eu ce dimanche : les halles couvertes, un marché bien vivant, l’abbatiale ouverte et un poulet de Bresse rôti à la broche. Voici comment une matinée tournusienne a rattrapé une fin de semaine ratée, et ce que j’en garde pour mes prochains reportages en Bourgogne du Sud.

Le vendredi qui a tout fait dérailler

Il était 19 h 30 quand je me suis garée devant l’hôtel des Tourangeaux, à Cuisery. La façade était bâchée, un échafaudage barrait l’entrée, et un simple panneau manuscrit indiquait « reprise en mai », sans un mot de plus. La réception était fermée, les volets clos, personne au téléphone. J’avais réglé 87 euros d’avance sur une plateforme, une somme déjà débitée et non remboursable. Sous la pluie qui redoublait, je suis restée un moment dans la voiture, à fixer ce panneau, en me demandant si mon reportage n’allait pas finir là, avant même d’avoir commencé.

À 19 h 45, j’ai commencé à appeler. Tout était complet ou injoignable dans un rayon proche, jusqu’à ce que l’hôtel de Greuze, à Tournus, me propose sa dernière chambre à 124 euros la nuit. J’ai dit oui sans réfléchir, par soulagement plus que par choix. Vingt-deux kilomètres plus loin, sur la D906 luisante d’eau, je me répétais que le papier était fichu : pas de gîte à raconter, pas de fil conducteur, juste une dépense sèche et une soirée perdue. J’ai posé mon sac vers 21 h, mangé un sandwich tiède debout, et dormi mal.

Le samedi n’a rien arrangé. Le ciel est resté gris et bas toute la journée. Ma balade prévue à Cuisery est tombée à l’eau : le marché aux livres, que je voulais glisser dans le récit, ne se tenait pas ce week-end-là. J’ai déjeuné dans une crêperie sans relief, une galette correcte mais oubliable, et j’ai passé l’après-midi à relire mes notes en cherchant un angle qui ne venait pas. Le soir, j’ai failli abréger et rentrer le lendemain matin. Je n’y croyais plus vraiment ; je suis restée surtout parce que la chambre était déjà payée.

Dimanche 9 h, les halles couvertes de Tournus

Dimanche matin, faute de mieux, je suis descendue vers les halles couvertes, rue de l’Hôpital. Et là, sans prévenir, le séjour a changé de visage. Une trentaine de producteurs occupaient les étals : un fromager d’Uchizy avec ses comtés et ses chèvres, un charcutier de Plottes, un maraîcher de Lacrost aux cageots encore humides, un vigneron de Viré-Clessé qui faisait goûter au verre dès 9 h. L’air sentait le pain chaud et la terre mouillée, les pavés renvoyaient le bruit des cageots qu’on empile. J’ai sorti le carnet pour la première fois du week-end sans me forcer.

Je me suis composé un pique-nique pour 14,80 euros : du jambon persillé tranché épais, un saint-vincent fermier, du pain de seigle encore tiède. Le charcutier de Plottes m’a expliqué son persillé, généreux en persil frais — près d’un tiers de la masse — lié au vin blanc d’aligoté. Ce n’est pas une dégustation technique que je cherchais, juste de quoi comprendre pourquoi ce goût-là tient debout. J’ai mangé une première tranche sur place, debout sous l’auvent, pendant que la pluie tambourinait dehors. C’était franc, net, exactement ce qui manquait à mes deux premiers jours.

Le basculement tient à un détail minuscule. En remballant, le maraîcher de Lacrost m’a tendu un plant de tomate ancienne, « pour les enfants », en voyant que je notais tout. Un geste de rien, offert sans calcul. C’est à ce moment précis que j’ai compris que mon papier ne porterait pas sur des gîtes ratés, mais sur ce dimanche tournusien capable de rattraper une fin de semaine en perdition. L’angle était là, sous l’auvent du marché, là où je ne l’attendais plus.

L’abbatiale Saint-Philibert et la visite guidée gratuite

Vers 10 h, je suis remontée vers l’abbatiale Saint-Philibert, ce joyau roman du XIe siècle qui domine la ville haute. Sur le parvis, une douzaine de personnes attendaient autour de Lucienne Charvet, ancienne professeure d’histoire de l’art à la retraite. L’office de tourisme, rue du Pont, organise le dimanche matin de 10 h à 12 h une visite guidée gratuite, douze personnes maximum, sans réservation, premier arrivé premier servi. J’ai eu de la chance : il restait deux places, et la pluie avait découragé une partie des curieux.

La visite a duré une heure et quart. Lucienne Charvet raconte le narthex sombre, la montée vers la nef claire, le déambulatoire, la crypte basse où l’on se penche pour passer, la mosaïque du XIIe siècle remise au jour lors de fouilles qu’elle décrit comme si elle y avait mis les mains. Ce n’est pas une conférence ; c’est une promenade commentée, vivante, où chaque pierre a une anecdote. Dans une ville où je n’avais rien prévu, cette heure et quart a donné au reportage une colonne vertébrale que mes gîtes annulés ne m’avaient jamais offerte.

En sortant, on a débouché sur la place de l’Abbaye, sous une accalmie. J’ai pris un café au comptoir du Cinq, 2,40 euros, le temps de laisser sécher la couverture du carnet. Lucienne Charvet m’a glissé qu’il fallait réserver le déjeuner à La Bouteille d’Or si je voulais y manger : le dimanche, la salle se remplit vite. Il était 11 h 45 ; j’ai appelé depuis le comptoir, on m’a gardé une table pour 12 h 30. Sans cette indication, je serais sans doute repartie le ventre vide.

Le déjeuner à La Bouteille d’Or et le retour

La Bouteille d’Or se trouve place de l’Abbaye, dans une salle Belle Époque préservée, miroirs piqués et banquettes patinées, trente-huit couverts à peine. Le menu déjeuner du dimanche est à 38 euros, le verre de viré-clessé à 7 euros. J’ai pris le poulet de Bresse rôti, annoncé « une heure dix à la broche, dans la cheminée ouverte ». L’attente est longue, assumée, et la salle bruisse de conversations de familles. J’ai écrit la moitié de mes notes là, entre deux services, le stylo enfin sûr de lui.

Le poulet est arrivé avec une peau dorée et craquante, un jus court monté à la moutarde de Charolles — celle de la maison Fallot, déclinée au pinot noir — et un gratin dauphinois cuit à la crème d’Étrez. Le jus, vif et un peu mordant, réveille la chair sans la masquer. Je ne fais pas de critique gastronomique pointue ; je raconte ce que ce déjeuner a réparé. Après deux jours de galettes tristes et de doutes, ce plat-là remettait les choses à leur place, simplement, sans esbroufe.

Le bilan tient en quelques chiffres : 287 euros pour ces trois jours, dont 87 perdus le vendredi et un hébergement de rattrapage à 124 euros la nuit. Un séjour mal parti, sauvé en une matinée par un marché, une visite gratuite et un déjeuner. La leçon que je garde pour mes prochains reportages en Bourgogne du Sud est bête mais solide : appeler l’hébergement 48 heures avant pour confirmer qu’il est bien ouvert, surtout hors saison. Et accepter qu’un dimanche tournusien peut, parfois, valoir tout le reste du week-end.

Célestine Lavergne

Célestine Lavergne publie sur le magazine Les Diligences des contenus consacrés à l’accueil, à la restauration, à l’expérience de séjour et à la découverte locale. Son approche repose sur la clarté, la structuration des informations et l’attention portée aux repères utiles pour le lecteur.

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