Mon papier devait porter sur les châteaux-hôtels du Tournugeois : Cormatin, Bagnols, Igé. J’étais arrivée avec un cahier des charges très cadré, presque déjà écrit. Mardi 9 h 30, marché paysan place de la Mairie, douze producteurs, et juste à côté la librairie Le Bief, tenue par Sylvie Reynaud. À 10 h 47, elle a posé sur son comptoir un guide ancien de 1962 sur la Bourgogne du Sud, signé René Mathiat. Quarante minutes de lecture au comptoir, brioche tressée et thé Mariage Frères, ont effacé mon angle initial. À 14 h, j’envoyais un mail à la rédaction pour annoncer le pivot. Voici ce qui s’est joué dans cette matinée.
Arrivée à Cormatin et le marché paysan
Cormatin, cinq cent trente-neuf habitants, dans la vallée de la Grosne, vit surtout de son château Renaissance restauré, de ses jardins à la française et de son labyrinthe de buis. À 9 h 30 ce mardi, la place de la Mairie tenait son marché paysan : douze producteurs, un fromager de Saint-Gengoux, un boulanger de Salornay-sur-Guye, un apiculteur de Cluny. Odeur de pain chaud, cageots humides, le calme d’un bourg qui s’éveille.
Petit bémol pratique : le parking du château est à deux cent cinquante mètres, séparé du marché par une route passante sans passage piéton clair. Avec une poussette, on hésite à traverser ; je l’ai noté pour les familles. Le château, lui, ouvre à 10 h : visite libre à 11 euros, guidée à 14 euros à 11 h, durée 1 h 15. J’avais réservé la guidée.
Premier coup d’œil sur la façade Renaissance depuis le portail, les jardins déjà visibles, le buis taillé net. J’étais dans mon plan, à l’heure, sûre de mon sujet. C’est précisément ce genre de certitude qui, en reportage, devrait alerter.
La librairie Le Bief de Cormatin
À 10 h, en attendant l’ouverture de la visite, je suis entrée à la librairie Le Bief, dont la vitrine donne sur le canal du Centre, branche dérivée qui file quatorze kilomètres depuis Génelard. Huit mille ouvrages, une section éditions régionales très fournie, et un petit café au fond : 2,80 euros la tasse, 3,40 euros la brioche tressée, deux cent quatre-vingts grammes, vingt-quatre heures de pousse au levain.
Sylvie Reynaud, la cinquantaine, tient le Bief depuis dix-huit ans. Conversation lente, pas de wifi — un choix qu’elle assume franchement. Le café ferme le mercredi, la librairie est ouverte du mardi au dimanche de 10 h à 18 h. Rien d’optimisé, tout posé. J’ai commandé un thé noir Mariage Frères en patientant, sans imaginer que je ne verrais pas le château ce jour-là.
Je lui ai demandé, machinalement, ce qu’elle conseillait sur le tourisme local. C’est cette question banale qui a tout déclenché. Quand on prépare un sujet, on croit savoir ce qu’on cherche ; on oublie que les meilleures pistes viennent souvent de gens qu’on n’avait pas prévus dans le plan.
Le guide de René Mathiat et le pivot d’angle
À 10 h 47, Sylvie a posé sur le comptoir un guide de 1962 : couverture toilée bleue, pages jaunies, écriture serrée, quarante-sept villages de Bourgogne du Sud décrits, photos en noir et blanc, 12 euros d’occasion. Le journaliste, René Mathiat, écrivait à une époque sans office de tourisme standardisé. J’ai feuilleté, puis lu, vraiment.
Quarante minutes au comptoir, vue sur le canal, brioche tiède, deuxième tasse de thé. Je doutais en lisant : avais-je le droit de sacrifier la visite guidée du château, déjà calée, pour un vieux bouquin ? La réponse s’est imposée page après page : mon angle « châteaux-hôtels » était convenu ; celui des « villages-livre » du Tournugeois, lui, tenait debout.
J’ai annulé la visite guidée et, à 14 h, envoyé un mail à la rédaction pour annoncer le changement d’angle. Ce n’est pas confortable de revenir sur un sujet validé. Mais une matinée à Cormatin venait de me rappeler pourquoi je fais ce métier : pour l’imprévu qu’on accepte de suivre.
Ce qu’il faut prévoir pour visiter Cormatin sans rater l’imprévu
Premier conseil : garder deux heures libres sur chaque village, sans visite enchaînée. Et vérifier les jours d’ouverture : Le Bief ferme le lundi, le café le mercredi ; arriver le mauvais jour, c’est rater exactement ce qui fait le sel de l’endroit.
Deuxième : prolonger vers Tournus, seize kilomètres, ou Cluny, douze kilomètres. La voie verte passe à huit cents mètres du bourg, parcours plat, idéale à vélo pour relier les villages sans reprendre la route passante.
Bilan factuel : une matinée à 6,20 euros, café et brioche compris, et un papier sauvé d’un angle prévisible. J’ai adopté cette méthode pour mes reportages suivants : réserver moins, laisser respirer le programme, et écouter les libraires.


